théâtre


Macbeth

10, 11 et 12 février 2012


Une note de mise en scène


La démesure

Macbeth n’est pas une pièce comme les autres. Tout y est démesuré. Si bien qu’on vous dira que c’est une pièce maudite, que plutôt que de la nommer par son titre on l’appellera The Scottish Play. Pourtant il ne faut pas se préserver de cette démesure. Il faut se laisser envahir. Elle est toute sa tension, son ressort dramatique. L’hystérie qu’on tente le plus souvent d’éviter, surtout au théâtre, surtout dans notre théâtre, est ici tout indiquée. Calmer le jeu serait comme une faute de goût, une erreur de lecture. On ne comprendrait plus ce qui anime ces personnages. Shakespeare s’adresse à des Anglais du début du XVIIe siècle. Il leur parle de l’Ecosse du XIe siècle, une contrée au-delà du mur d’Hadrien, du monde civilisé, nous sommes chez des barbares pour ces Anglais. Et cette barbarie devait tout aussi bien les amuser que leur faire peur. La barbarie de Macbeth qui découd avec son épée un homme du nombril au menton, de Lady Macbeth qui arracherait un bébé à son téton et lui écraserait la tête à en faire jaillir la cervelle de son crâne, de Macduff qui exhibera la tête du tyran en haut de ses remparts. Mais aussi la barbarie du portier si saoul qu’il en est ridicule, celle d’Hécate qui ne pense qu’à son petit génie, ou celle des meurtriers qui ne savent pas exécuter un homme proprement. Il faut préserver cette démesure, cette barbarie, cette distance entre les Ecossais du XIe et les Anglais du XVIIe. Préserver ce rapport entre la pièce et nous. Ne pas le retrouver. Il ne s’agit pas de dépoussiérer.


La facilité

Il faudra aussi lutter contre la facilité. Facilité à envisager Macbeth comme un monstre, un personnage seulement mû par son ambition. Facilité à donner corps, au moyen d’un folklore relativement pauvre mais surtout rabâché, aux esprits qui œuvrent dans la pièce. Facilité enfin à ne penser Lady Macbeth que comme un double nécessaire aux hésitations du anti-héros. Macbeth doit avant tout être ce qu’il est : un soldat, fier, sauvage, sans merci, que peu de choses semblent pouvoir effrayer mais aussi simple, doté d’un bon sens presque paysan, un homme finalement et pas un archétype. Ce qui lui arrive pourrait nous arriver aussi : il remporte une victoire décisive pour son pays, il en sera décoré mais peut-être pas à la hauteur de ce qu’il pouvait attendre, selon son mérite, puisque le pouvoir doit aller à celui qui n’a pas fait ses preuves, celui qui n’est qu’un fils : Malcolm.

Bien des traductions nous induisent en erreur, en parlant de « sorcières » qui manipuleraient Macbeth. Ce mot même, si chargé dans notre inconscient collectif, nous pousse à n’imaginer que nez crochus et balais, longues capes noires et cheveux hirsutes, rires gras et pommes rouge sang. Pourtant, même si la scène du chaudron semble valider ce folklore somme toute sympathique, il faut envisager ces esprits non pas comme des entités maléfiques, mais bien plutôt comme des puissances primitives, qui ne font que donner un coup de pouce au destin. Elles sont comme des Parques qui tissent le fil de la vie et le coupent. En ce sens, elles ont bien plus de mystère et de profondeur.

Quant à Lady Macbeth, elle ne peut pas être ce double diabolique, fait d’un seul bloc, qui offre l’opportunité à son époux de dialoguer avec lui-même, d’hésiter, de faire durer la pièce en somme. Il faut plutôt voir en ce personnage un véritable amour, un amour du XIe siècle justement, un amour courtois, qui s’oppose en tout point à la conception de l’amour bourgeois du XVIIe. Comment envisager autrement cette tension sexuelle entre les deux personnages, ou même encore les écarts de langage que Macbeth autorise à sa femme, d’une violence inouïe pourtant, elle qui ne tremble pas face à ce si vaillant guerrier, elle qui n’hésite pas à mettre en doute sa virilité ? Comment aussi recevoir cette prière qu’elle adresse aux puissances de la nuit, si elle n’était qu’un agent maléfique au lieu d’être avant tout une femme qui, comme une autre, a peur des conséquences de ses actes ?


Une fête

Il faudrait dire des choses avec l’art. Il faudrait dire sans user de mots des choses qu’on ne peut pas dire avec les mots. Sinon on les dirait avec les mots. Bien entendu. Il faudrait dire des choses parce que l’art doit être utile. Forcément, dans une société consumériste, qui dissimule tout ce qu’elle peut d’inconscient, de fureur derrière une rationalité sans faille, impitoyable, qui explique tout, qui s’arroge le droit de tout expliquer, même l’inexplicable, tout doit être utile, avoir une raison, même l’art. Alors l’art devrait dire des choses. Et le théâtre a fortiori. Et nous dirons des choses avec ce spectacle. Beaucoup. Trop sûrement. Nous sommes tellement bavards.

Mais avant tout notre ambition est de donner lieu à une incroyable fête, une fête aussi terrible et joyeuse que ces bacchanales de l’Antiquité, une fête sans raison, dans un monde individualiste où nous avons si peu d’occasions de nous réunir, d’éprouver, de s’émouvoir. Un rituel avant tout. Quelque chose qui emporte les cœurs et les esprits. C’est peut-être ça, la magie du théâtre. Qui en dévoilant ses artifices ne perd pas sa force évocatrice. Alors comme toujours chez nous, tout sera à vue, on pourra voir la représentation en train de se faire. Nous dévoilerons nos forces, mais aussi nos faiblesses, nos grandes joies et nos erreurs, nos réussites et nos échecs. Une belle honnêteté parce que c’est peut-être ça, le ciment de la confiance, ça qui nous permettra, une fois encore, d’être ensemble, avec vous.


Thomas Adam-Garnung


le projet